20.08.2008

Ironisons sous la pluie

 

Paris, en dépit de ses parisiens, a un grand sens de l’humour.

Hier soir, après une journée de rude et relatif labeur, je quittais le no man’s land aride du business à la française pour regagner mon logis en plein territoire urbain péri-bobo. En gros, je partais de la Défense pour rentrer à Bastille. Le trajet en métro se passe sans encombres, je lis, j’écoute ma musique, je rêvasse, je vis le Parisian Dream en quelque sorte. En arrivant à Bastille, le métro passe à ciel ouvert par-dessus le bassin de l’Arsenal. Mon esprit alerte se dit : « Tiens, il fait sombre ce soir, on sent que les journées courtes reviennent. ».

 

pluie.png

Je m’engouffre dans les couloirs de la station, et pour une fois, je décide de sortir par les marches donnant devant l’Opéra. En marchant je reçois un texto. Je prends mon téléphone, l’ouvre, constate qu’il vient de ma meilleure amie et pressens son contenu. Je clique dessus et m’apprête à le lire au moment précis où je quitte le complexe souterrain. Des trombes d’eau me cueillent pour m’accueillir. Je hausse les épaules, je lis le texto. J’avais raison, comme d’habitude, une bonne nouvelle pour mon amie et la pluie qui tombe à verse sur moi. Je souris en empruntant la rue du Faubourg Saint-Antoine.

 

Je dois préciser que j’étais déguisé en banquier (oui, c’est mon travail de Clark Kent) et que je n’avais donc pas de parapluie. J’ai fait le trajet d’une dizaine de minutes en souriant, dégoulinant de spleen et de pluie. La musique dans mes oreilles, le costume collant et les cheveux poisseux, j’avançais tranquillement, sans me presser, savourant le contraste entre un texto plein de soleil et la pluie battante. J’ai fini par éclater de rire en pleine rue, trouvant la situation du dernier comique. C’était une scène de cinéma ou le héros digne face aux éléments, vêtu avec une élégance rare, avance sous la pluie qui ruine son costume en refusant catégoriquement d’arrêter de sourire.

Singing in.jpg

La météo parisienne pratique l’ironie. Qu’est ce que j’y peux moi lecteur ?

19.08.2008

Soignons nous en musique

 

L’ennui naquit un jour de l’uniformité.

Voila probablement le proverbe que j’emploie le plus souvent. Tu sais lecteur, j’ai beaucoup de défauts. L’un des moins graves et des plus pénibles est que je dois souvent changer de sujet, d’activité. Je ne m’inscris pas bien dans la durée. De manière assez symptomatique, je change en permanence de musique avant la fin du morceau. Ca horripile mes amis, d’autant plus que je ne le fais qu’en société. Quand je suis seul, je laisse volontiers défiler les chansons, c’est amusant, c’est particulier et ca ne veut rien dire.

 

Ah si, voila, ca me revient. Si je te parle de ca, fidèle lecteur, c’est que je voulais parler de musique. J’ai fait preuve de lourdeur philosophique et empesée dans mes derniers posts et je ne voudrais pas que ton ennui naisse de mon uniformité. Je vais donc te parler de deux chansons qui me sont chères, surtout en ce moment.


podcast

La première est évidemment une chanson de Pearl Jam. Il s’agit de I am mine, extraite de Riot Act (2002). L’album n’a pas connu un grand succès, critique ou public, mais personnellement je l’aime beaucoup. La musique y est plus posée, la voix d’Eddie Vedder en particulier a pris une qualité nouvelle, on y pressent déjà ses œuvres solo, principalement la BO d’Into the Wild. Ecoute cette chanson lecteur, nous en parlerons après. Enfin plutôt j’en parlerai, tu es très discret dans ces circonstances et ta pudeur t’honore.

pearl_jam.jpg

 

The selfish, they’re all standing in line
Faithing and hoping to buy themselves time
Me, I figure as each breath goes by
I only own my mind

The north is to south what the clock is to time
There's east and there's west and there's everywhere life
I know I was born and I know that I'll die
The in between is mine
I am mine

And the feeling, it gets left behind
All the innocence lost at one time
Significant, behind the eyes
There's no need to hide,....
We're safe tonight

The ocean is full cause everyone's crying
The full moon is looking for friends at high tide
The sorrow grows bigger when the sorrow's denied
I only know my mind
I am mine

And the meaning, it gets left behind
All the innocents lost at one time
Significant, behind the eyes
There's no need to hide,....
We're safe tonight

And the feelings that get left behind
All the innocence broken with lies
Significance, between the lines
We may need to hide

And the meanings that get left behind
All the innocents lost at one time
We're all different behind the eyes
There's no need to hide

 

Quand je rencontre une période difficile dans ma vie, j’ai tendance à revenir à cette chanson, c’est en quelque sorte mon périmètre de sécurité. Lorsque l’on est perdu on revient vers quelque chose que l’on connait, vers les bases, vers ce qui fait notre identité. Quand je suis perdu, j’aime me rappeler que je suis moi, que je suis à moi et que c’est une certitude, même si c’est la seule que j’ai. C’est une chanson de survivant. Même si l’innocence est perdue, même si l’océan déborde de larmes, je m’appartiens. Même si les raisons sont cachées entre les lignes, même si le monde déborde d’égoïsme et de peur, même si j’aurai parfois à me cacher, je suis à l’abri, je m’appartiens.

Mes connaissances musicales sont très limitée, je serais incapable de vous parler de technique, de mode d’enregistrement ou de production, j’aurai du mal à vanter le travail de tel ou tel instrumentiste. Je me laisse porter par l’aspect très mélodique de la chanson et par les émotions que la voix d’Eddie fait passer. Cette chanson m’apaise, la douceur rauque et le phrasé délibéré me fait me sentir en sécurité : I…….. am…….. mine.

Aldebert.jpg

 

Plus positif maintenant, et surtout moins sujet à glose de ma part, voici une reprise qui a le rare mérite d’être meilleure que son original. L’original est d’Hubert Félix Thiefaine, la reprise est d’Aldebert et la chanson s’appelle Guichet 102.

C’est une des chansons les plus poétiques que je connaisse. Elle me fait sourire à chaque fois que je l’écoute, elle transporte tant d’images, tant de jolies formules. Je vais te laisser avec elle lecteur, et j’espère que tu apprécieras qu’on te parle de « lèvres lilas de son spleen », de « sourire de jaguar femelle dans l’œil de ma débrousailleuse » et de « rayon des fruits défendus ». Allez, je te laisse avec la nouvelle, la p’tite bleue du guichet 102.

 


podcast

18.08.2008

De la haine de l'auvergnat

 

 

Je hais Pascal.

 

Je hais ce janséniste auvergnat et pervers qui est responsable de tous les malheurs sur terre. D’ailleurs je hais tous les auvergnats (sauf Alexandre Vialatte et VGE), rien de bon n’est jamais sorti de cette terre maudite. A mort l’Auvergne et ses habitants, que coule sur les volcans éteints le sang des clermontois comme autant de pneus encore liquides sur les chaines de montage de Michelin !

 

Ma haine de Pascal en est à ce point la lecteur, elle me fait sombrer dans la xénophobie la plus primordiale. Ce que je récuse chez Pascal, ca n’est pas l’homme de science. La science tu connais mon point de vue dessus, c’est un truc pour les mecs qui n’assument pas et ca sert uniquement à détruire les rêves naïfs des enfants. Donc que Pascal ait été un grand scientifique, je veux bien, et je m’en contrebalance avec une insouciance qui ferait plaisir à voir (je t’assure lecteur, j’ai une très belle insouciance, je te montrerai ca un jour).

 

Ce sale bougnat de Pascal donc, quand il ne faisait pas mumuse avec ses instruments de mesure de la pression atmosphérique, nous polluait le paysage philosophique avec des bêtises pour grenouilles de bénitier jansénistes. Je veux parler du concept de divertissement.

 

blaise_pascal.jpeg

Le poil (que j’ai fort beau) se hérisse lorsque mes doigts composent ce mot sur mon clavier. Le divertissement, ou la réalisation du concept central du catholicisme, la culpabilité. Grace à Pascal, impossible d’ignorer que nous sommes foutus et que tout ce que nous pouvons faire nous mène à notre perte.

 

Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. »

 

Oui, comme tu dis lecteur, nous voila mal partis,… Si l’homme ne fait rien, le désespoir le prend, c’est mal. Si il fait quelque chose, s’active pour donc se divertir de ce désespoir, c’est pire : d’une part il s’éloigne de sa nature en refusant d’accepter sa condition humaine, et d’autre part, s’il s’active, il va se fatiguer et aura besoin de repos, et …« Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos ». Je te le dis lecteur, nous voila bien,…

 

Evidemment, ce con de Pascal expliquait que l’homme pouvait échapper à cette impasse en se tournant vers Dieu. C’est un point de vue, je pense qu’il est un peu orienté, mais bon, soit. Je cherche toujours des alternatives et ca me met hors de moi d’avoir l’impression d’être le seul à ne pas en trouver.

 

Dieu que ce monde est atroce quand on décide de le voir comme tel. Tu me diras lecteur, et tu auras raison, comme souvent, qu’il suffit justement de ne pas le voir comme tel. Ca n’est pas facile, mais il faut essayer. L’homme aspire au divin, il est épris d’absolu, la médiocrité le déprime et il se veut sublime et comblé. Tu sais quoi lecteur ? Ecce Homo

 

EcceHomo.jpg

15.08.2008

Ou l'apprenti se réfugie dans la forme

vett_skeg_new_49.jpg

 

XIV La chose et la manière.

Ce n’est pas assez que la substance, il y faut aussi la circonstance. Une mauvaise manière gâte tout, elle défigure même la justice et la raison. Au contraire, une belle manière supplée à tout, elle dore le refus, elle adoucit ce qu’il y a d’aigre dans la vérité, elle ôte les rides à la vieillesse. Le comment fait beaucoup en toutes choses. Une manière dégagée enchante les esprits, et fait tout l’ornement de la vie.

Baltazar Gracian, L’homme de Cour

 

Une bonne maxime pour toi lecteur, la quatorzième de l’homme de cour de mon cher Gracian, soit quatre lignes qui commandent 4 heures de réflexion (et encore j’aurais pu continuer, mais j’avais sport).

On pense à Buffon : « le style c’est l’homme », on pressent Boileau : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » mais cette maxime de Gracian reste pour moi l’incarnation d’une idée fondamentale : le style importe.

Le contexte importe, il n’est pas plus important que le texte, il en est partie intégrante. Le contexte provoque, modèle et influence. L’une des plus importantes œuvres latines restent les Catilinades de Cicéron. Elles sont louées pour la beauté classique de leurs rimes, un exemple parfait d’éloquence. Il ne s’agit pourtant que d’un texte utilitaire, un réquisitoire contre Catilina et pour la République. Dans les Catillinades, le contexte est la cause et la substance est le moyen.

 

ciceron_statue.jpg

Une mauvaise manière gâte tout, une belle manière supplée à tout. L’élégance de cette maxime me sidère et constitue finalement la justification de son sens. Je pourrais gloser des pages entières sur l’importance du style et des circonstances, mais jamais je ne pourrais en cinq phrases comme Gracian dorer les refus, adoucir ce qu’il y a d’aigre dans la vérité ou ôter les rides de la vieillesse. Je suis convaincu que le comment fait beaucoup en toutes choses mais il m’est impossible d’enchanter les esprits d’une manière dégagée.

 

« Une manière dégagée enchante les esprits ». Peut-on faire plus belle formule ? La sobriété et l’élégance de la phrase gardent toute leur intégrité à la traduction. Une manière dégagée enchante les esprits. Je tuerai pour être capable d’écrire cinq phrases comme celle-ci.

 

Et si je devais conclure ca serait en disant, que vraiment, il n’y a rien à dire, ils sont forts ces jésuites.

Toutes les notes